Anabases. Traditions et Réceptions de l’Antiquité, núm. 42, 2025

por Grégory Reimond (Université Toulouse – Jean Jaurès)

 

Publié par Urgoiti, une maison d’édition bien connue en Espagne et dont il a déjà été question dans Anabases, cet ouvrage propose deux approches complémentaires, menées de front : d’une part, l’étude de l’intérêt suscité par l’Antiquité –en particulier hispanique– tout au long de l’histoire espagnole, depuis Isidore de Séville (vie siècle) jusqu’à l’époque contemporaine ; d’autre part, l’analyse de l’histoire ancienne en tant que discipline scientifique en Espagne, avec une chronologie bien plus resserrée. En effet, ce n’est qu’en 1966 que l’histoire ancienne acquiert véritablement le statut de discipline autonome –une spécificité notable du contexte universitaire espagnol.

Cet ouvrage s’adresse aussi bien aux lecteurs curieux qu’aux étudiants, auxquels il offre un excellent point d’entrée dans un champ de recherche foisonnant. Par son caractère synthétique, sa rigueur méthodologique et sa dimension résolument pédagogique, il peut être considéré comme un véritable manuel. Chaque chapitre se clôt par une rubrique intitulée «Quelques recommandations bibliographiques», qui va bien au-delà d’un simple inventaire de titres: il s’agit de bibliographies commentées, précieuses pour qui souhaite approfondir les thématiques abordées. Elles permettent de s’orienter efficacement dans la production scientifique –particulièrement abondante depuis les années 1980– consacrée aux réceptions de l’Antiquité et à l’histoire de l’archéologie en Espagne. Les auteurs, Antonio Duplá (Université du Pays basque) et Gloria Mora (Université autonome de Madrid), sont d’ailleurs des références incontournables dans ces domaines.

Dans le prolongement des travaux d’Eric Hobsbawm et Terence Ranger, Benedict Anderson, José Álvarez Junco ou Fernando Wulff Alonso, les auteurs s’inscrivent dans une démarche de déconstruction critique du discours essentialiste et nationaliste que nous avons pris l’habitude de désigner sous le nom de «roman national». Ce fil conducteur traverse l’ouvrage et éclaire les usages politiques et culturels du passé antique dans la construction des identités collectives. L’analyse porte aussi bien sur le récit élaboré à l’échelle de la nation espagnole –où les traditions libérale et conservatrice, malgré leurs divergences, partagent un socle discursif commun– que sur les nationalismes régionalistes (catalan, basque, etc.), qui, tout en contestant le discours national espagnol, recourent aux mêmes procédés pour forger leurs propres récits identitaires.

Le livre est structuré en huit chapitres, chacun consacré à une étape clé de l’évolution de l’historiographie espagnole. Le premier s’attache aux périodes wisigothique et médiévale, à travers une sélection de chroniques et d’historias generales allant d’Isidore de Séville –dont l’oeuvre constitue à bien des égards une matrice fondatrice– à Antonio de Nebrija. Ces textes ont été retenus pour leur valeur représentative, en particulier en raison de la récurrence de certains topoi historiographiques qui sont mis en lumière par les auteurs.

L’Espagne de la Renaissance et du Siècle d’Or fait l’objet du deuxième chapitre. Cette période se caractérise par des avancées historiographiques notables, nourries par une meilleure connaissance des sources gréco-latines et par l’attention précoce portée aux sources matérielles (inscriptions, monnaies, monuments). Ambrosio de Morales apparaît ici comme un pionnier en proposant une méthode pour l’étude des antiquités en tant que sources historiques. La figure du chroniqueur royal occupe une place centrale dans ce processus, contribuant à forger et diffuser une vision de l’histoire espagnole au service de la monarchie des Habsbourg (Alfonso de Palencia, Antonio de Nebrija, Florián de Ocampo, Ambrosio de Morales, Juan de Mariana, Antonio Agustín, Rodrigo Caro, entre autres). Trois grands thèmes émergent alors, appelés à une longue postérité: la quête des origines de la nation dans la plus haute Antiquité; l’intérêt pour la géographie antique de la péninsule (localisation et identification des villes mentionnées par les auteurs classiques); et la réflexion sur la contribution de l’Hispanie à Rome, notamment à travers la figure des «empereurs espagnols».

Dès la fin du XVIIe siècle et tout au long du XVIIIe, l’archéologie et la critique historique connaissent un essor significatif. Le développement et la structuration de l’antiquarisme, porté par la création de nouvelles institutions académiques inspirées du modèle français, sont au coeur du troisième chapitre. Celui-ci accorde également une attention particulière à un phénomène moins connu, mais révélateur des enjeux de légitimation historique: celui des falsifications archéologiques.

Héritier de l’historiographie des Lumières, le XIXe siècle marque un tournant majeur où se mêlent histoire, nationalisme et révolution démocratique (E. Hobsbawm). C’est dans ce contexte que se développe une historiographie libérale (qu’elle soit conservatrice ou plus progressiste) chargée de forger le roman national, aussi bien à l’échelle de l’Espagne que dans ses régions aux identités fortement affirmées. Ce discours historique se cristallise dans les nouvelles historias generales produites à cette époque et trouve également un écho  dans la peinture d’histoire, qui participe à la mise en scène visuelle du passé national. L’émergence et la diffusion de cette historiographie sont au coeur du quatrième chapitre.

Le cinquième chapitre couvre les périodes de la Restauration (1875-1931) et de la Seconde République (1931-1939), en étroite continuité avec le moment précédent marqué par l’essor d’une historiographie nationale. Si cette séquence est distinguée comme une étape à part entière, c’est en raison de la professionnalisation croissante de la figure de l’historien et de l’institutionnalisation des études historiques et archéologiques. La création d’institutions telles que l’École supérieure de diplomatique, les chaires universitaires ou encore la Junta para la Ampliación de Estudios e Investigaciones Científicas (JAE) en témoigne. Parallèlement, cette période se caractérise par l’intensification des échanges intellectuels et la contribution croissante de chercheurs étrangers –principalement français, belges et allemand– dont les travaux participent à enrichir et à internationaliser les recherches sur l’histoire et l’archéologie espagnoles.

Le sixième chapitre est consacré à l’historiographie de l’époque franquiste, marquée par la «rupture de la tradition libérale» (Gonzalo Pasamar). Cette rupture touche les individus (à travers les processus de depuración et l’exil), les institutions, ainsi que les discours historiques euxmêmes. Ceux-ci réactivent, souvent sans originalité, les anciens mythes de l’historiographie espagnole, désormais mis au service de la propagande nationalecatholique. Rares sont les historiens qui parviennent à se maintenir en marge de cette instrumentalisation idéologique du passé.

L’année 1966 marque une nouvelle rupture dans l’histoire de la discipline: l’histoire ancienne devient une branche scientifique autonome, désormais distincte de la préhistoire, de l’archéologie, de la philologie classique –et parfois même des études médiévales. À partir de ce moment, elle s’engage dans un lent processus de rénovation, aussi bien sur les plans institutionnel, théorique que méthodologique, processus que les auteurs analysent en détail dans le chapitre 7. Les décennies 1980 et 1990 apparaissent quant à elles comme des années de consolidation de cette dynamique.

Enfin, le dernier chapitre dresse un panorama, nécessairement synthétique, de l’état de l’histoire ancienne en Espagne au cours des deux premières décennies du XXIe siècle. Il met en lumière les nouveaux enjeux, le renouvellement générationnel et les orientations émergentes de la recherche, tant sur le plan thématique que méthodologique.

En somme, Antonio Duplá et Gloria Mora comblent un réel manque en proposant un ouvrage à la fois accessible, rigoureux et parfaitement à jour.

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